Institut d’anthropologie clinique

Un guide de prévention pour l’usage de cocaïne

Un guide de prévention pour l’usage de cocaïne

Publié par Serge Escots le 7 mars 2014 à 12:03 | 0 commentaires

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Thématiques : Travail social, Addictions, Santé mentale

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Saluons la sortie récente du guide Usage de cocaïne basée, crack, free-base. Guide de prévention destiné aux professionnels (décembre 2013), ouvrage dirigé par Catherine Reynaud-Maurupt, sur l’intervention précoce et la réduction des dommages liés à l’usage de cocaïne base (crack, free-base).

Saluons au passage la participation de notre collègue Guillaume Sudérie à ce remarquable travail collectif. Cette participation s’inscrit dans la continuité de ses travaux dans le cadre du dispositif TREND et d’une étude précédente sur l’usage problématique de cocaïne en France. Catherine Reynaud-Maurupt a déjà contribué à de nombreux travaux sur les substances psychoactives ces dernières années. Si parfois le chercheur peut avoir un sentiment vain à propos de son travail, ce n’est pas le cas ici où les connaissances scientifiques se trouvent mises à disposition pour le travail des professionnels de terrain.

C’est presque quinze années après le début d’un développement sans précédent de la diffusion de la cocaïne en France, que ce Guide indispensable est mis à disposition des acteurs. Ce retard n’est pas lié à l’absence d’identification du phénomène décrit dès son apparition par le dispositif d’observation TREND (OFDT), mais à une forme d’inertie réticente à se saisir de questions à fort potentiel médiatique (c’est le cas pour le crack) au prétexte de ne pas céder à des formes de sensationnalisme (on pourrait parler aussi du GHB ou de la Kétamine). Or c’est l’inverse qui se produit, le manque de clarification et de diffusion d’information scientifique précoce laisse libre cours à la propagation d’autres types d’informations non opportunes. Une occasion pour revenir sur un point par rapport à la cocaïne-base.

Dès le début des années 2000 ce phénomène d’extension des consommations de cocaïne (et donc de la forme base) avait été perçu dans le cadre du dispositif TREND de l’OFDT, mais il a fallu du temps pour comprendre les dynamiques qui lient cocaïne, free-base et crack. Au milieu des années 2000 nos observations de terrain ont appelé à des clarifications sur le plan scientifique à propos des différences entre crack et free base. Or, aux « légendes urbaines » qui prétendaient qu’il y avait une différence de produit, nous nous sommes heurtés aux préjugés d’experts qui allaient dans le même sens : « free-base et crack, c’est pas pareil ». Certes d’un point de vue social et culturel, mais certainement pas en ce qui concerne le produit dans sa réalité pharmacologique. De plus, comme le procédé pour transformer la cocaïne en cocaïne base utilise du bicarbonate ou de l’ammoniaque, d’autres « légendes » galopaient créant une confusion par la multiplication des hypothèses. Il a fallu de la persuasion pour réaliser en 2004 une première expérience filmée « in vivo » de collecte, de transformation et d’analyse de cocaïne basée avec de l’ammoniaque et du bicarbonate (Escots, TREND Toulouse, 2005). Réalisé sur trop peu d’échantillons les conclusions du laboratoire d’analyse allaient dans le sens d’un accroissement du taux de cocaïne et pas de présence d’autres produits de coupage, avec une réduction de la masse de produits, accréditant ainsi, la thèse des consommateurs qui prétendent que « baser élimine » les produits de coupage. Ce résultat était dû à la qualité très pure de la cocaïne utilisée pour l’expérience (ce que nous avons compris qu’au moment des résultats et qui a surpris le dealer lui-même !).

Les expériences plus récentes menées par l’OFDT (Tendance nº 90, décembre 2013) et au Royaume-Uni (King, L. A. et McDermott, S., 2004) sur un nombre d’échantillons plus grand complexifient l’hypothèse. S’il n’y a pas de doute sur le fait que la plupart du temps la concentration de cocaïne augmente lors de la transformation en base, certains produits de coupage peuvent se retrouver malgré tout dans le produit final. Ainsi, même si au final c’est toujours de la cocaïne-base que l’on obtient, dans la mesure où l’ammoniaque et le bicarbonate ne se comportent pas exactement de la même manière dans le processus de transformation, en fonction de la nature des produits de coupage présents initialement, à l’arrivée, leur présence peut varier considérablement.  Il semblerait que le taux de cocaïne et la nature des produits de coupages présents dans le produit de départ déterminent, en fonction de la base utilisée (« bica » ou « ammo ») ce que l’on va trouver dans le caillou à l’arrivée. C’est donc une équation à 3 inconnues. Avec autant de paramètres, on comprend que l’on puisse rencontrer des discours contradictoires sur le terrain. La qualité du crack est donc variable, mais à qualité d’approvisionnement équivalent (V.I.P. et précaire ne consomment pas souvent les mêmes cocaïnes) la concentration en cocaïne, généralement supérieure, et son absorption par les voies pulmonaires, produisent des effets plus intenses dans la forme base que la cocaïne chlorhydrate utilisée par voie nasale. Lorsque l’addiction devient contraignante, cette logique pharmaco-physiologique peut favoriser le recours à la forme base. Comment « maximaliser le rendement » de l’effet cocaïne lorsque l’on ne veut pas injecter ? Comme disent certains usagers pas très fortunés qui fument de la cocaïne-base, « snifer de la coke c’est du luxe ! »

Désormais, avec ce guide, chaque acteur spécialisé (les non spécialisés aussi d’ailleurs gagnent à l’avoir auprès d’eux) dispose d’un ensemble connaissances, mais aussi d’astuces pratiques pour évaluer, entrer en contact, aborder et proposer des interventions précoces à l’usager de cocaïne. Pas trop tôt ! Les consommateurs ne se repèrent pas toujours clairement sur les problèmes qu’ils rencontrent avec la cocaïne, il est indispensable qu’ils rencontrent des professionnels qui peuvent les y aider.

Serge Escots

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