Institut d’anthropologie clinique

Les circuits découverte de l’anthropologie clinique — Épisode 7

Les circuits découverte de l’anthropologie clinique — Épisode 7

Publié par Serge Escots le 11 octobre 2016 à 10:10 | 2 commentaires

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Thématiques : Travail social, Addictions, Méthodologie et évaluation, Accueil familial, Psychothérapies, Familles contemporaines, Protection de l’enfance, Santé mentale, Sémiotique clinique

Mais au fait, c’est quoi l’anthropologie clinique ? L’anthropologie clinique est un projet, un cadre épistémologique, une démarche, en élaboration. Ses fondements et justifications théoriques sont publiés en deux parties dans la revue Psychiatrie, sciences humaines, neurosciences (PSN).

À la recherche d’un système philosophique

L’anthropopsychiatrie de Jacques SchotteL’anthropologie clinique telle que nous avons proposé avec Nicolas Duruz d’en établir les contours épistémologiques (« Esquisse d’une anthropologie clinique » I et II, PSN, 2015) repose sur l’anthropologie sémiotique proposée par Lassègue, Rosenthal et Visetti (LIAS-IMM-EHESS/CNRS/INSERM) dont un article fondateur paru dans L’Homme en 2009 trace les grandes lignes et la voie de l’anthropopsychiatrie ouverte par le psychiatre et psychanalyste belge Jacques Schotte (1928-2007). Le psychiatre et élève de Schotte Jean-Louis Feys a réalisé une magistrale synthèse de l’œuvre de son professeur restituant à la fois son projet et sa cohérence (Feys, 2009).

Pour continuer l’aventure de l’anthropologie clinique, nous avons entrepris avec Nicolas Duruz d’ouvrir un dialogue avec les contributeurs de l’anthropologie sémiotique et de l’anthropopsychiatrie. À terme, il s’agira de constituer un comité scientifique pour développer et enrichir le cadre théorique et clinique que nous venons d’esquisser.

Jean-Louis Feys a publié en 2014 au PUF Quels systèmes pour quelle psychiatrie ? Et la même année, un article dans L’Évolution psychiatrique où il interroge les différents systèmes philosophiques sur lesquels reposent les différentes classifications psychiatriques. En s’appuyant sur le travail du philosophe Jules Vuillemin, il parvient à mieux définir les systèmes philosophiques auxquels correspondent les différents types de classification psychopathologiques. Il en arrive à la conclusion que la grande confusion épistémologique qui règne dans la classification des pathologies psychiatriques, source d’incessantes polémiques, se clarifie lorsque l’on entreprend de revenir à la source des systèmes philosophiques qui constituent l’arrière-plan occulte des modèles nosographiques. De fait, à la lecture de Jean-Louis Feys on comprend mieux en quoi ces modèles se différencient ou sur quoi ils se rapprochent. Mais Jean-Louis Feys montre aussi l’intérêt du travail nosologique de Schotte, fondé sur une épistémologie intuitionniste, qui permet d’échapper au double écueil des modèles psychiatriques classiques de type naturaliste et à celui de modèles sceptiques. Écueils que nous avions identifiés dans notre esquisse de l’anthropologie clinique en constatant que la psychiatrie se trouve « coincée entre naturalisation de l’esprit et constructionnisme social » rendant ainsi problématique la constitution d’une science psychiatrique autonome. Sauf à poursuivre le travail de Schotte, comme Jean-Louis Feys le propose également.

Ce travail d’archéologie épistémologique qui consiste à fouiller les fondations des modèles nous pousse à déterminer sur quel système philosophique notre esquisse de l’anthropologie clinique se fonde. Comme lorsque le douanier nous demande : « qu’avez-vous dans vos bagages à déclarer ? » Qu’y a-t-il donc au fond de notre sac ?

Devoir mettre au jour ce fondement de façon nette et sans ambages, oblige la réflexion à un double mouvement : tester la pertinence des positions que nous défendons dans différents systèmes philosophiques puis à partir du système philosophique privilégié, voir comment il donne corps aux concepts que l’on entend promouvoir. Il va de soi que si notre travail emprunte à de nombreux auteurs, nous n’avons jamais fait un examen critique et systématique de nos positions épistémologiques dans la perspective de répondre à la question que laisse entendre l’affirmation : « La psychiatrie suppose toujours une philosophie » (Feys, 2014, p. 111).

Prenons cela pour une invitation et jetons-nous à l’eau. Juste avant, rappelons que la question porte sur le système philosophique qui sous-tend l’épistémologie avec laquelle le modèle psychiatrique classifie les troubles psychiatriques, c’est-à-dire en lien avec la question de la nosologie.

La démarche que nous entreprenons entend répondre à une série de problèmes établis à partir de constats (Escots, Duruz, esquisse I, op. cit., pp. 29-32). L’anthropologie clinique, envisagée comme un programme pour répondre à ces problèmes, pourrait se résumer dans le slogan suivant : Permettre l’interdisciplinarité pour une psychiatrie humaine et scientifique.

Nous n’entendons ni promouvoir un modèle (comme c’est le cas chez certains psychanalystes qui utilisent le terme anthropologie clinique pour faire la promotion de la psychanalyse éventuellement contre les autres) ni lutter contre des modèles. Au contraire, nous pensons que cette lutte de chacun contre tous est un facteur qui détruit la crédibilité de la clinique au profit des modèles les plus réductionnistes. L’interdisciplinarité nous apparaît comme la voie la plus raisonnable, car en respectant le modèle de chacun elle permet de contenir leurs outrancières prétentions. Qui peut dire avec la rigueur nécessaire que tel ou tel modèle n’est pas utile, voire dommageable, pour soigner, accompagner, soulager la souffrance psychique et ses manifestations ? Nous avons dans la littérature scientifique des preuves à charges et à décharges pour chaque grand courant thérapeutique. Le dommage ne vient pas du modèle, mais de son maniement sans discernement. Tour à tour la psychanalyse, la psychopharmacologie, la thérapie cognitive et comportementale, l’hypnose, les approches relationnelles-systémiques, etc. ont été encensées par des zélotes et vouées aux gémonies par de vindicatifs détracteurs. Il n’en demeure pas moins qu’à certains moments, pour certains patients, chaque modèle peut faire la preuve de son utilité. Les avancées des neurosciences promettent de nouvelles hypothèses qui, n’en doutons pas, seront suivies d’innovations techniques dont certaines, peut-être, pourront afficher des résultats spectaculaires. Ceci remettra-t-il en cause les approches psychiatriques de la globalité de l’humain dans ses multiples dimensions ? Évidemment non, mais si les cliniciens qui refusent le réductionnisme sont incapables d’une part d’intégrer dans leur modèle le cadre neuroscientifique et d’autre part d’accepter avec courtoisie le voisinage de modèles autres que le leur, que se passera-t-il lorsque telles ou telles techniques intervenant directement sur la matière cérébrale supprimeront de façon nette un symptôme ?

Cette longue digression, pour insister sur l’enjeu interdisciplinaire de notre démarche. Pas pluridisciplinaire, au sens d’une discipline psychiatrique que Schotte réprouve : celle d’une psychiatrie qui serait juxtaposition de discours extérieurs à l’objet psychiatrique lui-même. La psychiatrie comme science transdisciplinaire au sens d’un discours qui lui appartiendrait en propre et serait « à la fois entre les disciplines, à travers les différentes disciplines et au-delà de toute discipline », pour reprendre la formule du manifeste transdisciplinaire à l’initiative du physicien Basarab Nicolescu (p. XXVII).

Il nous faut donc à présent chercher dans les systèmes philosophiques disponibles celui qui serait en cohérence avec cette perspective. Pour aller à l’essentiel, rappelons que le réductionnisme neurobiologique qui, selon la classification de Jean-Louis Feys, relèverait d’un système dogmatique de type nominalisme des choses ne nous convient pas : Kraeplin et ses successeurs, par exemple (Feys, op. cit., p. 114) ; pas plus que le constructivisme radical du scepticisme fondé sur la « subjectivité du locuteur » (Feys, ibid., p. 115) ; ou encore la nosographie sceptique de la communauté de psychiatre du DSM ou la perspective radicale des constructionnistes sociaux pour qui la psychopathologie n’existe pas, car ce serait une invention sociale ; pas plus que la logique structurale substantialiste du conceptualisme psychanalytique que l’on trouve chez certains (ibid., p. 115) : une structure acquise et fixe serait la cause des manifestations psychopathologiques.

En accord avec Schotte, nous pensons la « Structure » anthropopsychique de l’humain comme une organisation à 4 dimensions à la fois anthropologique, au sens où il s’agit d’espaces sémiotiques (esthétique, technique, éthique, ethnique) que le sujet humain habite et où il se développe et se détermine en correspondance avec 4 dimensions pathopsychiques (thymique, perversion, névrose, psychose). Ces quatre dimensions pathopsychiques sont celles des manifestations compensatoires des perturbations existentielles que la vie humaine impose à chaque sujet.

Tableau

Autonomie et connaissance : Essai sur le vivantNotre conception systémique de cette structure s’apparente à la proposition de Maturana et Varela sur l’autopoïèse des systèmes vivants envisagés ici comme systèmes humains donc sémiotiques (Rastier, 2006). Ainsi, pour Varela « les systèmes vivants sont des systèmes autopoiétiques[1] dans l’espace matériel » (Varela, 1989, p. 61) ; j’ai proposé pour ma part de définir « les systèmes sociaux humains comme des systèmes autopoiétiques dans l’espace sémiotique » (Escots, 2011, p. 301).

Dans cette perspective, les manifestations pathopsychiques sont le résultat de la plasticité de la structure psychique pour maintenir son organisation à 4 dimensions. Il convient de penser ici la notion de structure comme des transformations dynamiques d’état de l’organisation. Une forme d’expression pathologique est une possibilité de la structure parmi d’autres. Cette structure suit un développement qui lui est propre manifestant différents états selon les circonstances existentielles. Jean-Louis Feys, montre clairement la différence que Schotte introduit dans son approche nosographique :

« Nous avons quitté le domaine de la classification naturelle où les pathologies existent les unes à côté des autres pour découvrir l’articulation d’une structure unique au sein de laquelle les pathologies sont imbriquées […] Il n’est plus question d’ensembles, comme c’est classiquement le cas dans les nosographies psychiatriques (le groupe des psychoses, celui des troubles de l’humeur avec d’interminables débats pour savoir dans quel ensemble il convient de ranger la mélancolie, la paranoïa ou la phase maniaque avec délire…), qui se voisinent, se rencontrent dans des intersections ou s’incluent les uns dans les autres. Les formes de pathologies sont en lien les unes avec les autres, en réseaux et non pas en ensembles. Les maladies mentales ne sont plus décrites une par une, partes extra partes, indépendamment l’une de l’autre et sans aucun rapport avec les caractères, les qualités, les difficultés propres à l’humain. » (Feys, op. cit., p. 120)

Notre proposition est tellement inspirée de la pensée de Schotte que l’intuitionnisme qu’il recèle apparaît en filigrane de la structure anthropologique et clinique de l’humain que nous proposons. « Ce qui donne le caractère intuitionniste à cette nosographie de Schotte est que cette construction comporte un aspect réflexif et met l’accent sur l’opération de la pensée qui est en train de classer. » (Feys, ibid., p. 120)

Jean-Louis Feys caractérise l’intuitionnisme par la réflexivité, c’est-à-dire l’implication de la pensée qui catégorise dans son travail de définition.

« Penser en termes de catégorie (au sens de Schotte) implique une réflexivité de la pensée même. Les circuits, à l’instar de la pensée, sont en perpétuel mouvement. Penser en termes de catégories et de circuits (et non pas en termes de classes ou d’espèces morbides) permet de prendre en considération en tant que telle cette opération de définition et de classement qui est inévitable lorsque l’on pense. Cela permet une remobilisation de tout l’ensemble dans l’interaction et le jeu des éléments entre eux qui empêchent la fixation par un diagnostic de l’ordre de l’étiquetage. Ces diagnostics sont de l’ordre de la présentification, pas de la représentation. Il s’agit de constructions de la pensée lors d’une rencontre avec un patient, pas de substances ou d’idées ; dès lors, ils ne sont jamais définitivement établis, mais sont toujours en train de se faire et de se défaire. » (Feys, ibid., p. 120)

Nous souscrivons pleinement à cette proposition. Les hypothèses que nous allons énoncer sur un phénomène clinique résultent de la mobilisation d’une pensée présentifiée et non de la mise en adéquation de représentations sur la pathologie nous paraît correspondre sur le plan méthodologique de la clinique à l’idée que nous nous en faisons.

Pourquoi le monde n’existe pasToutefois, il semble difficile d’éliminer complètement la réalité extérieure du sujet qui la contemple et le fait que l’on peut tenir des énoncés de vérité sur les objets de cette réalité. Comme le remarque le philosophe Markus Gabriel : si le monde extérieur n’est qu’une construction des données des sens, alors le constructivisme est lui-même une construction de données des sens (Gabriel, 2013, empl. 1945, ebook).

Le nouveau réalisme proposé par ce jeune philosophe allemand nous paraît répondre à la fois à nos modalités de connaissance tout en permettant le dialogue interdisciplinaire. On pourrait résumer sa version du nouveau réalisme ainsi :

  • Il existe des choses en soi qui apparaissent différemment aux humains.
  • Ces différentes choses en soi n’apparaissent que dans des champs de sens.
  • Ces formes d’apparaître différentes pour les humains sont aussi des choses en soi.
  • Nous pouvons connaître les choses en soi à partir de modalités spécifiques appropriées aux champs de sens où apparaissent ces choses en soi.

Cette nouvelle façon de penser en philosophie propose de sortir de la postmodernité et du relativisme induit par le constructivisme radical. Ce système philosophique nous tient à l’abri des méfaits du scientisme et du constructivisme radical en préservant la démarche scientifique et la possibilité de ses résultats avec une certaine dose de constructivisme.

Pour faire saisir la position du nouveau réalisme face au monde, Markus Gabriel propose un exemple simple :

« Supposons qu’Astrid se trouve en ce moment à Sorrente et voie le Vésuve, tandis que nous (vous et moi) sommes à Naples et contemplons aussi le Vésuve. Nous avons donc, le Vésuve, le Vésuve vu selon Astrid et le Vésuve de notre point de vue. La métaphysique prétend qu’il n’y a dans ce scénario qu’un seul objet réel, le Vésuve […] En revanche, le constructivisme considère qu’il y a dans ce scénario trois objets : le Vésuve pour Astrid, le Vésuve pour vous et le Vésuve pour moi. Le nouveau réalisme par contre estime que, dans ce scénario, il y a au moins quatre objets :

  • Le Vésuve.
  • Le Vésuve vu de Sorrente (perspective d’Astrid).
  • Le Vésuve vu de Naples (votre perspective).
  • Le Vésuve vu de Naples (ma perspective).

Il est aisé de comprendre pourquoi cette option est la meilleure. C’est un fait que le Vésuve est un Volcan situé en lieu déterminé de la surface du globe terrestre appartenant actuellement à l’Italie, et pour exactement la même raison, c’est aussi un fait qu’il apparaisse sous tel aspect depuis Sorrente et que, depuis Naples justement, il ait l’air différent. Quand je contemple le volcan, même mes impressions les plus secrètes sont des faits. Ainsi le nouveau réalisme admet-il que les pensées à propos des faits existent au même titre que les faits à propos desquels nous pensons. () Le monde n’est ni exclusivement le monde sans spectateurs ni exclusivement le monde des spectateurs. » (Gabriel, ibid., empl. 76-114)

Pour donner un aperçu de ce système philosophique, je vous propose un ensemble de propositions :

Fin du constructivisme radical :

«  Ce n’est pas parce que nous enregistrons différemment des faits qu’il s’ensuit pour autant que nous les engendrons. » (Gabriel, ibid., empl. 622)

À propos de la connaissance :

« Si tant est que nous connaissions quelque chose, nous connaissons des faits. » (Gabriel, ibid., empl. 688)

Intuitionnisme et au-delà :

« Il convient de distinguer les conditions de possibilité d’un processus de connaissance des conditions d’existence du connu que ce processus a mis au jour. » (Gabriel, ibid., empl. 716)

Ontologie du sémiotique :

« Les champs de sens sont les unités ontologiques fondamentales […] Existence = apparition dans un champ de sens […] Dans une proposition vraie, informative et non contradictoire […] la même chose (personne, fait, etc.) peut-être présentée de différentes façons. […] Le sens est alors la manière dont un objet apparaît. » (Gabriel, ibid., empl. 1121)

À ce stade nous nous demandons si ce système philosophique appelé nouveau réalisme ne constituerait pas un système philosophique qui, en dépassant les apories du réalisme et du scepticisme, propose les fondements d’une méthode indispensable à une psychiatrie interdisciplinaire/transdisciplinaire, humaine et scientifique.

Serge Escots


1 « Un système autopoiétique est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui (a) régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits, et qui (b) constituent le système en tant qu’unité concrète dans l’espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau. Il s’ensuit qu’une machine autopoiétique engendre et spécifie continuellement sa propre organisation. Elle accomplit ce processus incessant de remplacement de ses composants, parce qu’elle est continuellement soumise à des perturbations externes, et constamment forcée de compenser ces perturbations. Ainsi, une machine autopoiétique est un système […] à relations stables dont l’invariant fondamental est sa propre organisation (le réseau de relations qui la définit). » (Varela, 1989, p. 45).

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Commentaires

  • En effet, il existe dans notre proposition d’anthropologie clinique une proximité avec les travaux de Jean Gagnepain et Olivier Sabouraud qui font partie des références qui soutiennent notre réflexion. Je vous remercie pour cette remarque, et vous trouverez une réponse un peu plus élaborée dans l’épisode 9.

    Envoyé par Serge Escots, 19 octobre 2016 (il y a 10 mois )

  • Pouvez vous situer tout cela par rapport au travail de jean gagnepain et olivier sabouraud, ils ne semblent pas tres éloignés de votre travail.

    Envoyé par Gerard PUECH, 19 octobre 2016 (il y a 10 mois )

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