Institut d’anthropologie clinique

Le 115 en dérangement (3)

Le 115 en dérangement (3)

Publié par Lola Devolder le 10 octobre 2012 à 01:10 | 0 commentaires

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Thématiques : Travail social

Aujourd’hui, mardi 9 octobre, l’équipe de la Veille Sociale a décidé de ne pas reprendre le travail. Reçus hier par les représentants de l’État et de la Ville, les salariés ont pu exposer leurs difficultés et leurs souffrances quotidiennes. Ils indiquent dans le communiqué du jour que « les pouvoirs publics se sont engagés à tout mettre en œuvre dans les prochaines semaines pour améliorer la situation de l’hébergement d’urgence en Haute-Garonne ». Néanmoins, aucune préconisation concrète n’ayant été avancée, l’ensemble du personnel annonce poursuivre l’exercice de leur droit de retrait.

L’équipe joint à son communiqué le témoignage qui suit :

Je suis travailleur social sur la Veille Sociale Départementale de la Haute-Garonne. J’ai pour mission d’accueillir, d’informer et d’orienter les personnes les plus démunies en intervenant sur les trois services : le 115, le PAIO ou l’EMSS. J’ai surtout pour mission de faire valoir les droits des personnes, notamment le droit à l’hébergement et au logement.

Depuis jeudi dernier j’use de mon droit de retrait car je me sens en situation de danger imminent. Je ne peux plus assurer correctement et sereinement ces missions. Je suis en souffrance sur mon lieu de travail.

Je travaille depuis de nombreuses années sur le service, j’ai acquis de l’expérience. J’ai toujours exercé ces missions en toute connaissance des difficultés.

Mais aujourd’hui :

Je ne peux plus répondre à l’appel d’une femme sur le 115, en espérant qu’elle soit victime de violence conjugale, seule situation qui me permet actuellement de trouver une solution d’hébergement.

Je ne peux plus, suite au signalement d’un citoyen bienveillant, rencontrer un homme installé sur un trottoir le soir à 22h et lui dire que je ne peux pas répondre positivement à sa demande d’hébergement. Je ne peux plus rappeler ce citoyen et lui dire que la personne va passer la nuit sur le trottoir et que finalement son appel n’a servi à rien.

Je ne peux plus rencontrer une famille dans la rue la nuit et évaluer la situation sereinement, sachant qu’alors que je lis la fatigue dans les yeux des enfants je vais devoir lui dire que je n’ai pas de solution.

Je ne peux plus comme seule réponse à une demande d’hébergement me résigner à ne donner qu’un duvet.

Je ne peux plus rencontrer, à la gare le soir, une femme fragile, épuisée, désespérée qui me demande de la protéger sachant que je vais lui répondre qu’elle va devoir passer la nuit dehors lorsque la gare va fermer et qu’elle sera alors encore plus en danger.

Je ne peux plus recevoir une famille sans hébergement au PAIO, en espérant qu’elle va me dire qu’un des enfants souffre d’une maladie grave ou qu’elle a été victime de sévices, car je suis en quête d’éléments dramatiques qui me permettraient d’éventuellement lui proposer quelques nuits de repos à l’hôtel.

Je ne peux plus accueillir correctement un homme qui se retrouve brutalement dans une situation de dénuement et qui se sent amoindri car je sais que sa situation risque d’empirer sachant que je n’ai pas de solution à lui proposer.

Je ne peux plus recevoir une famille en sachant que je vais être tenté de proposer au père de se séparer du reste de sa famille car cela pourra peut-être me permettre de mettre la mère et les enfants à l’abri.

Je ne peux plus voir la santé d’hommes et de femmes se dégrader de jour en jour, voire des personnes mourir à la rue, faute de solution d’hébergement adapté.

Je ne peux plus voir les larmes dans les yeux des femmes et des enfants que je suis sensé aider ou dans les yeux de mes collègues entre deux entretiens difficiles.

Je ne peux plus exercer mes missions dans la mesure où je ne peux plus faire valoir un droit reconnu comme fondamental, le droit à l’hébergement et au logement.

Salariés de la veille sociale départementale
exerçant comme notre collègue notre droit de retrait,
nous nous retrouvons dans ce témoignage.

Lola Devolder

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