Institut d’anthropologie clinique

L’édito — Pourquoi la sorcière est-elle méchante ?

L’édito — Pourquoi la sorcière est-elle méchante ?

Publié par Élisabeth Suteau le 10 mai 2016 à 16:05 | 0 commentaires

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Thématiques : Psychothérapies

Kirikou

Vous souvenez-vous de ce minuscule personnage qui vient au monde dans un village africain sous l’emprise d’une sorcière immense, aussi magnifique que maléfique, qui terrorise ses habitants ?

Kirikou tout au long du conte fera preuve de générosité, d’intelligence et de détermination, ce qui le différencie des autres villageois qui ont cédé à la peur, se sont soumis ou révoltés, mais sans autre résultat que de renforcer un peu plus chaque jour le pouvoir de la sorcière.

Car Kirikou s’interroge et interroge sans cesse ses proches: « Mais pourquoi la sorcière est-elle méchante ? »

Alors il apprendra le mal dont elle souffre : « Des hommes ont planté une épine dans son dos… La douleur est insupportable… Elle ne peut l’enlever elle-même… »

Kirikou va guérir la sorcière de son mal, devenir son égal, sauver son village… à la seule force du pouvoir de s’être demandé « pourquoi » avant de donner cours à sa créativité pour trouver « comment faire ».

Scott Atran

Scott Atran, anthropologue qui s’est attaché à la question du terrorisme présentait brièvement son livre L’Etat islamique est une révolution sur France Info.

D’abord, il fait part de son étonnement : « On n’est même pas intéressé à savoir qui ils sont et d’où ils viennent… C’est bizarre… Quelqu’un veut vous tuer et vous n’êtes pas intéressé de savoir qui il est et pourquoi…  bien que de le savoir vous aiderait à l’arrêter… ». Pour Scott Atran, chercher à comprendre est un devoir, une nécessité.

Puis à cette proposition du journaliste qui l’interroge : « Si vous pouviez poser une question à Salah Abdeslam, vous lui demanderiez quoi ? »

Il répond : « La seule question qui m’intéresse véritablement c’est : pourquoi son frère Mohamed ne s’est pas joint à Salah ? Parce que comprendre la raison pour laquelle quelqu’un de proche de quelqu’un qui fait partie du réseau ne rejoindrait jamais ce réseau, c’est la première étape sur une longue route pour la compréhension de la façon d’arrêter cette avancée des idées qui crée des forces révolutionnaires. »

Belle question n’est-ce pas ! Réflexive à la façon de Karl Tomm et parfait contrepied[1] à l’hâtive simplification largement répandue. Ainsi posée, la pensée peut bifurquer, le débat (voire le combat) se réorienter…

Natale Losi

Nous avons longtemps attendu la traduction française de l’ouvrage de Natale Losi Guérir la guerre. Dans une large mesure autobiographique, on y suit l’auteur et sa quête de comprendre. Rappelons que Natale Losi est psychothérapeute et anthropologue et que pendant de nombreuses années, il a parcouru la planète pour l’Organisation Internationale pour les Migrations. D’un conflit (ou post conflit) à l’autre, « sur les chemins plus complexes et fructueux d’une compréhension métaphorique », il développe son approche ethno-systémique-narrative pour aborder les questions de migration, d’exil et de traumatisme. Cette approche conjugue modèle systémique et ethnopsychiatrique dans une perspective qui s’inscrit dans le champ des thérapies narratives.

Natale Losi s’intéresse donc aux récits et narrations que les individus bâtissent et échangent au long des hostilités. Il met en évidence les impasses du changement dès lors qu’on se contente de figer  les personnes dans les rôles d’Agresseurs, Victimes et Sauveurs.

À grands renforts de slogans et mots d’ordre à haute valeur médiatique, un story telling s’impose qui assigne chaque protagoniste à une place d’agresseur, victime ou sauveur, et cela au-delà même du temps du conflit.

Intéressons nous à la Victime : quelle plus grande malédiction pour une victime (néanmoins survivante !) d’un conflit ou d’une catastrophe naturelle que de rester à jamais « victime » aux yeux du monde et des générations futures ? Quand cesse-t-on d’être un boat people ? Un enfant soldat ? Un traumatisé ? Quelles stratégies devra-t-elle mettre en place pour sortir de cette assignation ? Devenir à son tour l’auteur de méfait pour quitter la figure de la victime ? Travestir les faits pour se muer en héros de l’histoire ? Agir de façon à toujours confirmer son trauma ?

Natale Losi s’attache à déconstruire la figure du Sauveur comme levier pour se dégager de l’implacable et funeste triangle. Souvent ignorant sur le terrain, le « Sauveur » est lui-même manipulé par plus grand Sauveur que lui (États, politiques, affairistes…). Il est shooté au story telling et pour tenir son rôle, il a un besoin vital de victimes, de vulnérables et de traumatisés, pour lesquels il possède des solutions qu’il applique de façon univoque et ethnocentrée[2]… Avec cet avènement du sauveur sachant sauver, vient celui de la catégorisation à outrance et indifférenciée et du stress post traumatique généralisé…

Kirikou, Atran, Losi… Face à la complexité des catastrophes qui frappent, le refus de simplifier le monde par le récit confortable qui nous endort ; comprendre la logique de l’autre et comprendre les effets que notre logique produit sur lui.

Élisabeth Suteau


1 CNRTL : Au fig. Prendre qqc. à contre-pied, prendre le contre-pied de qqc. Penser ou agir contre une opinion reçue, répandue.

2 Lire l’exemple emblématique que relate Natale Losi en page 16 : « D’un village au Sri Lanka… ».

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